Cages de verre








  Je les vois quand je fais un extra, le samedi, en fin de matinée, à travers la vitre qui sépare la salle de cardio biking du plateau de musculation : les femmes aux aisselles lisses et aux seins refaits, les hommes d’âge mûr aux pecs gonflés, à la taille épaisse, et quelques adolescents aux jambes d’échassiers qui soulèvent de la fonte. Leurs membres coulissent comme des pistons, des filets de sueur glissent au creux de leurs coudes et le long de leur dos, imprégnant les sièges en moleskine des machines d’une odeur fraîche et acide. Ils ont le regard absent de somnambules aspirés par une comptabilité secrète. Ils soufflent et tirent, soufflent et poussent, laissant parfois échapper un cri rauque ou un gémissement et je modèle mon rythme sur le leur tandis que ma raclette en caoutchouc chasse l’eau savonneuse à larges mouvements verticaux en une belle chorégraphie.
  Les autres jours, je suis seule. Je viens tôt avant l’ouverture du Jungle Fitness Club, lorsque le ciel de novembre est si noir qu’il pourrait être indifféremment une ou cinq heures du matin. Je récupère dans mon casier mon matériel de remise en forme personnelle composé de la fameuse raclette, d’un seau, d’un balai à franges, de rouleaux d’essuie-tout de format industriel et de divers produits ménagers hautement nocifs pour la couche d’ozone. Contrairement à ce que nos formateurs de Top Au Net préconisent, je ne porte ni coque respiratoire, ni gants de ménage renforcés et la blouse amidonnée verte et mauve au sigle de l’entreprise reste en bouchon dans le coffre de ma Twingo parce qu’il est bien plus confortable et moins angoissant de récurer les douches vêtue d’un jogging informe maculé de taches d’eau de Javel. Les sanitaires sont un des rares endroits du club dépourvus de caméra de surveillance. C’est dire l’impression de liberté qui m’anime tandis que je vaporise du spray anti moisissure sur les joints d’angles des murs carrelés. Comme les clientes oisives du Jungle à qui j’ai ressemblé dans une vie antérieure, je suis là pour en baver. Mais d’une façon plus modeste, l’éponge à la main − et désormais, c’est moi que l’on paie. Ainsi s’inverse le pouvoir.  [...]

(Cages de verre, Extrait)