Serviteur


Dans la chambre de ton esprit, croyant te faire des serviteurs,
 c’est toi probablement qui de plus en plus te fais serviteur.
De qui ? De quoi ? Eh bien, cherche. Cherche.
Henri Michaux




  Ta vie est précieuse, Serviteur : exemplaire et remplaçable, elle pèse le poids de tes rêves d’enfant. Avant même ta naissance, tu étais conçu pour t’ajuster aux désirs d’autrui. Tu as la perfection d’une pièce mécanique limée au millimètre près, la beauté du détail fondu dans le système. Ton corps et ton cerveau programmés dès ton plus jeune âge pour te façonner en cette machine performante dont tu dois prendre grand soin afin qu’elle te mène loin, très loin. De l’allemand et du russe, des mathématiques et de la technologie − rien de facile, jamais. Pour te détendre, en arts d‘agréments, du violon et du piano, de l’équitation et des échecs. Quoi que tu entreprennes, tu excelles dans tes choix car ils ne sont à tes yeux que des missions à accomplir, des ballons multicolores agités par une colonne d’air chaud sur un stand de tir et que tu dois viser, avec le plus grand sérieux, comme tout ce que tu réalises. Les ballons roses et jaunes éclatent, l’un après l’autre ; d’instinct, tu désignes le trophée le plus enviable : un ours en peluche, presque aussi grand que toi. (Tu as douze ans, tu es si tendu et musclé que tes parents craignent un problème de croissance.) Tu l'offres à ta petite amie du moment, une fille brune, douce, éperdue d’admiration. Elle le prend, elle te regarde, toi, et ce moment s’imprime comme la répétition d’un futur à venir : la femme brune et douce admirative, le stand de tir, les trophées, les flashes des photographes de service. Tu souris, tu as un beau sourire franc, tout en dents, bien fait pour les polaroïds et les articles de journaux encadrés.

  Tu remplis ton devoir, Serviteur. Ton intelligence est d’une souplesse étonnante. Ta faculté d’adaptation si grande que tu anticipes les réponses que l’on attend de toi bien avant que tes interlocuteurs n’aient même imaginé les questions. Tu sais lécher ton index pour voir d’où vient le vent. Au fil des années, les médailles, les hommages et les récompenses s’accumulent sur les surfaces verticales et horizontales de ton bureau. Murs et tables reflétant ta présence fugace, fragments de miroirs dorés qui te confirment que tu existes. Tu es remarqué, envié, courtisé. On fait livrer à ton épouse des orchidées hors de prix aux délicates teintes de pourriture, des corbeilles de mandarines confites à la sève sirupeuse sous l’écorce de sucre glacé, des chocolats de luxe et des grands crus classés. Des femmes t’offrent des cravates Hermès accompagnées de mots d’amour griffonnés sur des cartes que tu jettes furtivement, avant de rentrer chez toi. Les cadeaux t’embarrassent autant qu’ils te flattent. En as-tu jamais reçu d’autres qu’en monnaie d’échange ? Tes parents dont l’absence quasi permanente t’a laissé un souvenir flou semblent surpris quand tu les reçois dans ton appartement acheté à crédit. Ils admirent les vitraux art déco de tes fenêtres intérieures, le parquet de Versailles, les cheminées sculptées comme s’ils te soupçonnaient de t’être introduit frauduleusement chez quelqu’un d’autre − eux qui ont toujours pris grand soin de ne jamais te donner d’argent.  [...]


(Serviteur, Extrait)