La fin du désir



Ce qui, le plus violemment, nous révolte, est en nous.
Georges Bataille









  Ils se serraient, s’empoignaient comme pour se retenir au bord d’un toit glissant. L’extrémité de leurs doigts imprimait sur leurs dos trempés de sueur de pâles marques rondes, aussi vite effacées que des traces de pas humides au soleil. Ils étaient brutaux et insatiables. Ils haletaient comme des chiens, sans jamais se lâcher des yeux, tant était grande leur peur du vide. Ils voulaient que cela n’ait jamais de fin : des heures et des nuits durant lesquelles leurs membres s’enroulaient, se pliaient et se déployaient, se soudaient à nouveau pour les changer en autre chose − une pieuvre mécanique aux tentacules brûlants. Son corps à lui, mouillé, luisant, et elle qui s’ouvrait, sa bouche d’en bas crémeuse, un velours sous la langue, et si salée. Elle le buvait, l’absorbait sans jamais avoir mal. Il la modelait, sa chair cireuse, souple, sa poupée aux articulations de caoutchouc. Tiens-moi, tords-moi, étire-moi. Il la martelait et faisait battre son pouls entre ses tempes, ses côtes, ses cuisses. Elle était son instrument de musique, docile et se dérobant sans cesse.
  L’averse redoublait dehors. Derrière les rideaux tirés, les graviers prenaient une teinte d’encre, le vent hérissait les branches des peupliers. Dans les rues, on agitait des banderoles levées très haut, des slogans peints à la bombe sur des draps déchirés sortis de vieilles armoires en chêne ou de containers à tissus. La pluie diluait la teinture rouge des lettres et les filles-filles et les filles-garçons qui ouvraient le cortège passaient dessous pour en palper le coton détrempé, en badigeonnaient leurs visages et leurs torses nus. [...]

(La fin du désir, Extrait)