Fille au scalpel


Pour Cilda

Il y a un mal contre lequel l’opium est souverain et ce mal s’appelle l’Angoisse.
Antonin Artaud









   La nuit, je rêve que ma peau et mes cheveux sont empoisonnés. Je rêve que ma langue pourrit doucement dans ma bouche comme un cadavre d’animal au fond d’une caverne. Je rêve de mes poumons et de mon estomac, semblables à des outres remplies de vent chaud. Mon sang enflammé par l’alcool et les médicaments roule dans mes veines en crépitant et, quand je me réveille en sursaut, les guirlandes de fanions multicolores tendues en travers de la rue, sous ma fenêtre ouverte, claquent avec un bruit d’os. Rien ne me protège du dehors. Les draps s’entortillent autour de mes chevilles, trempés de sueur. Je cherche une présence à tâtons, un corps d’homme paisible et dense auquel m’accrocher. J’ai si peur de mourir. La plupart du temps, l’autre moitié du lit est froide car les amants partent avant mon réveil, chassés par mes cauchemars.
  Chaque matin, je me maquille avant de partir au travail. L’eye-liner en trait épais étiré jusqu’aux tempes, le crayon à sourcils en hachures estompées du bout de l’index. Pas de fond de teint ni de rouge. J’ai la peau mate et sans défauts, le nez fin, une cascade de boucles sombres qui jaillit du sommet de mon crâne et m’enveloppe jusqu’aux épaules. Dans la rue, dans le métro, les hommes s’électrisent à mon approche. Ils me croient belle et je leur en suis reconnaissante car ce qu’ils voient n’est en réalité qu’une silhouette simplifiée : une suite de pleins et de déliés souples tracés à l’encre de Chine. Dans les bons jours, lorsque j’ai la force de passer cinq minutes de plus sous le néon grésillant de ma salle de bains tapissée de moquette marron, je peux ressembler à un croquis de mode, à une princesse juive anorexique, à une adolescente berbère juchée sur de hauts talons. Assise sur le strapontin près de la porte coulissante, je regarde d’un œil distrait les stations qui défilent − le miroitement des carreaux de céramique à facettes, les panneaux publicitaires qui m’invitent à partir à Prague ou à me sentir singulière, dans cette voiture bondée qui pue la sueur, à neuf heures du matin. Quand je descends à Grenelle, il y a toujours un passager pour me suivre du regard. Je lui souris depuis le quai, stupéfaite que ni lui ni aucun autre n’ait remarqué l’odeur qui m’accompagne. Ce parfum fade et sucré de la chair en putréfaction.
  Dans l’immeuble de bureaux où je travaille, l’open space en sous-sol a été rebaptisé « le caveau ». Des fougères s’y épanouissent sous le halo permanent des néons. De longues tables en stratifié blanc reflètent les mouvements de nos mains sur nos claviers. La lumière du jour n’est qu’un souvenir. Ceux qui se retrouvent ici − les stagiaires bouche-trous, les vendeurs reconvertis en informaticiens, les futurs jeunes cadres − ont tous une histoire à raconter, des projets d’avenir; ils sont là de passage. J’entends leurs voix comme un bourdonnement tandis que je fixe les colonnes de chiffres sur mon écran plat.  [...]  


(Fille au scalpel, Extrait)