Laure sans nom



J’ai donné un nom à ma douleur et l’appelle « chien ».
Friedrich Nietzsche











  D’abord, il y a le vent, qui pique sa peau et l’étouffe. Les mains tendues en avant, les yeux brûlés, le corps plié en deux pour remonter le courant. La bouche de Laure, remplie d’air glacé, de toutes les choses qu’elle ignore et de celles qu’elle ne peut pas dire. Elle court, pieds nus, à travers les champs de maïs, et se voit courant sous le ciel, très haut, très bleu, d’où tombent des oiseaux noirs qui éclatent au sol et se transforment en brasiers, en spirales de fumée pourpre et grise. L’écho des explosions bat jusque dans ses tempes, dans son ventre. C’est un signal, il faut se coucher, se faufiler à quatre pattes, humer la boue le nez au ras du sol, la terre  brune et grasse de pluie qui dit où s’enfoncer, où se perdre sans laisser de traces.
  Voilà à quoi elle joue, dans la cour d’école, seule et accroupie, perpétuellement écorchée, le mercurochrome sous la gaze scotchée en croix le long de ses jambes, de ses bras, sur ses genoux qu’un garçon cogne du bout de sa chaussure ‒ pas pour faire vraiment mal, juste pour montrer aux autres : T’as quoi ? T’as rien ? T’es qu’une frimeuse. Les autres enfants ont leurs groupes constitués, leurs mots de passe, leurs rituels dont elle semble mystérieusement exclue. Les filles vont par paires, bras dessus bras dessous, collées l’une à l’autre telles des sœurs siamoises. Leurs yeux ronds et bleus plantés dans des faces de poupées. Les garçons fonctionnent comme une meute : ils obéissent au plus teigneux, Didier, un jeune type malingre aux cheveux gras, au regard d’une fixité qui laisse Laure désemparée.
  Le soir, dans la chambre de ses parents, allongée sur la moquette bleue entre les lits jumeaux, elle cherche une explication, une formule magique pour se faire accepter ou, au moins, passer inaperçue. Elle trace des lettres sur le sol, à l’endroit, L.A.U.R.E.S.A.N.S.N.O.M, à l’envers, M.O.N.S.N.A.S.E.R.U.A.L, comme sa mère lui a appris à le faire dès que Laure a su tenir un crayon. Nommer les choses leur donne un relief particulier, c’est ce qu’elle a retenu des moments qu’elles ont passés ensemble. À présent qu’elle a disparu, Laure se sent dépouillée, un animal écorché à la chair luisante, semblable à ces lapins étendus sur des plats en faïence dans la boucherie du centre, avec des trous violets à la place des yeux, le sang coagulé sur le bord des orbites et un brin de persil sous les flancs, pour le joli contraste. Les animaux, elle le sait, n’ont d’autres noms que génériques ‒ chiens, bovidés, rapaces ‒ ou celui de leur race ‒ greyhound, griffons, rouges des prés, blondes d’Aquitaines, faucons pèlerins, aigles bottés ‒ ; lorsqu’ils en ont un, il est simple et interchangeable, une syllabe qui claque.  [...]

(Laure sans nom, Extrait)

Cages de verre








  Je les vois quand je fais un extra, le samedi, en fin de matinée, à travers la vitre qui sépare la salle de cardio biking du plateau de musculation : les femmes aux aisselles lisses et aux seins refaits, les hommes d’âge mûr aux pecs gonflés, à la taille épaisse, et quelques adolescents aux jambes d’échassiers qui soulèvent de la fonte. Leurs membres coulissent comme des pistons, des filets de sueur glissent au creux de leurs coudes et le long de leur dos, imprégnant les sièges en moleskine des machines d’une odeur fraîche et acide. Ils ont le regard absent de somnambules aspirés par une comptabilité secrète. Ils soufflent et tirent, soufflent et poussent, laissant parfois échapper un cri rauque ou un gémissement et je modèle mon rythme sur le leur tandis que ma raclette en caoutchouc chasse l’eau savonneuse à larges mouvements verticaux en une belle chorégraphie.
  Les autres jours, je suis seule. Je viens tôt avant l’ouverture du Jungle Fitness Club, lorsque le ciel de novembre est si noir qu’il pourrait être indifféremment une ou cinq heures du matin. Je récupère dans mon casier mon matériel de remise en forme personnelle composé de la fameuse raclette, d’un seau, d’un balai à franges, de rouleaux d’essuie-tout de format industriel et de divers produits ménagers hautement nocifs pour la couche d’ozone. Contrairement à ce que nos formateurs de Top Au Net préconisent, je ne porte ni coque respiratoire, ni gants de ménage renforcés et la blouse amidonnée verte et mauve au sigle de l’entreprise reste en bouchon dans le coffre de ma Twingo parce qu’il est bien plus confortable et moins angoissant de récurer les douches vêtue d’un jogging informe maculé de taches d’eau de Javel. Les sanitaires sont un des rares endroits du club dépourvus de caméra de surveillance. C’est dire l’impression de liberté qui m’anime tandis que je vaporise du spray anti moisissure sur les joints d’angles des murs carrelés. Comme les clientes oisives du Jungle à qui j’ai ressemblé dans une vie antérieure, je suis là pour en baver. Mais d’une façon plus modeste, l’éponge à la main − et désormais, c’est moi que l’on paie. Ainsi s’inverse le pouvoir.  [...]

(Cages de verre, Extrait)

Serviteur


Dans la chambre de ton esprit, croyant te faire des serviteurs,
 c’est toi probablement qui de plus en plus te fais serviteur.
De qui ? De quoi ? Eh bien, cherche. Cherche.
Henri Michaux




  Ta vie est précieuse, Serviteur : exemplaire et remplaçable, elle pèse le poids de tes rêves d’enfant. Avant même ta naissance, tu étais conçu pour t’ajuster aux désirs d’autrui. Tu as la perfection d’une pièce mécanique limée au millimètre près, la beauté du détail fondu dans le système. Ton corps et ton cerveau programmés dès ton plus jeune âge pour te façonner en cette machine performante dont tu dois prendre grand soin afin qu’elle te mène loin, très loin. De l’allemand et du russe, des mathématiques et de la technologie − rien de facile, jamais. Pour te détendre, en arts d‘agréments, du violon et du piano, de l’équitation et des échecs. Quoi que tu entreprennes, tu excelles dans tes choix car ils ne sont à tes yeux que des missions à accomplir, des ballons multicolores agités par une colonne d’air chaud sur un stand de tir et que tu dois viser, avec le plus grand sérieux, comme tout ce que tu réalises. Les ballons roses et jaunes éclatent, l’un après l’autre ; d’instinct, tu désignes le trophée le plus enviable : un ours en peluche, presque aussi grand que toi. (Tu as douze ans, tu es si tendu et musclé que tes parents craignent un problème de croissance.) Tu l'offres à ta petite amie du moment, une fille brune, douce, éperdue d’admiration. Elle le prend, elle te regarde, toi, et ce moment s’imprime comme la répétition d’un futur à venir : la femme brune et douce admirative, le stand de tir, les trophées, les flashes des photographes de service. Tu souris, tu as un beau sourire franc, tout en dents, bien fait pour les polaroïds et les articles de journaux encadrés.

  Tu remplis ton devoir, Serviteur. Ton intelligence est d’une souplesse étonnante. Ta faculté d’adaptation si grande que tu anticipes les réponses que l’on attend de toi bien avant que tes interlocuteurs n’aient même imaginé les questions. Tu sais lécher ton index pour voir d’où vient le vent. Au fil des années, les médailles, les hommages et les récompenses s’accumulent sur les surfaces verticales et horizontales de ton bureau. Murs et tables reflétant ta présence fugace, fragments de miroirs dorés qui te confirment que tu existes. Tu es remarqué, envié, courtisé. On fait livrer à ton épouse des orchidées hors de prix aux délicates teintes de pourriture, des corbeilles de mandarines confites à la sève sirupeuse sous l’écorce de sucre glacé, des chocolats de luxe et des grands crus classés. Des femmes t’offrent des cravates Hermès accompagnées de mots d’amour griffonnés sur des cartes que tu jettes furtivement, avant de rentrer chez toi. Les cadeaux t’embarrassent autant qu’ils te flattent. En as-tu jamais reçu d’autres qu’en monnaie d’échange ? Tes parents dont l’absence quasi permanente t’a laissé un souvenir flou semblent surpris quand tu les reçois dans ton appartement acheté à crédit. Ils admirent les vitraux art déco de tes fenêtres intérieures, le parquet de Versailles, les cheminées sculptées comme s’ils te soupçonnaient de t’être introduit frauduleusement chez quelqu’un d’autre − eux qui ont toujours pris grand soin de ne jamais te donner d’argent.  [...]


(Serviteur, Extrait)

Sueur de lutteuses, poussière de ciment







  La règle est qu’il n’y a pas de règles, tant que le corps reste la seule arme. Sont interdits : les ciseaux, canifs, cutters, ainsi que les bijoux. Le mois dernier, lors de la quatrième reprise, une Mexicaine a fait sauter la pierre d’ambre enserrée sur sa bague par quatre griffes en or. Tandis que la bille couleur de miel roulait sur le ciment, elle a lacéré le front et les seins de son adversaire de profonds sillons pourpres en forme de croix, invoquant la vierge noire de Guadalupe, criant qu’elle allait crever les yeux de la pute blanche qui venait ici par vice alors qu’elle, Josefina, se battait pour ses fils, des jumeaux, afin de leur offrir des études et qu’ils s’élèvent au-dessus de cet enfer. Elle a été exclue. La sanction est la même pour toutes celles qui bafouent nos accords, quelle que soit leur valeur ou leur motivation. Désormais, Josefina ne pourrait pas même prétendre à un combat de dixième ordre, confrontée à des débutantes sans technique dans l’ombre d’une étable au sol gluant de bouse. Mais elle est devenue une héroïne aux yeux de ses enfants et des autres mères de son village : Fina, le doigt vengeur de la Madone, celle qui a marqué au sang la chair d’une puta impie.
  De nombreuses rumeurs courent sur nos matchs clandestins.  [...]

(Sueur de lutteuses, poussière de ciment, Extrait)

La fin du désir



Ce qui, le plus violemment, nous révolte, est en nous.
Georges Bataille









  Ils se serraient, s’empoignaient comme pour se retenir au bord d’un toit glissant. L’extrémité de leurs doigts imprimait sur leurs dos trempés de sueur de pâles marques rondes, aussi vite effacées que des traces de pas humides au soleil. Ils étaient brutaux et insatiables. Ils haletaient comme des chiens, sans jamais se lâcher des yeux, tant était grande leur peur du vide. Ils voulaient que cela n’ait jamais de fin : des heures et des nuits durant lesquelles leurs membres s’enroulaient, se pliaient et se déployaient, se soudaient à nouveau pour les changer en autre chose − une pieuvre mécanique aux tentacules brûlants. Son corps à lui, mouillé, luisant, et elle qui s’ouvrait, sa bouche d’en bas crémeuse, un velours sous la langue, et si salée. Elle le buvait, l’absorbait sans jamais avoir mal. Il la modelait, sa chair cireuse, souple, sa poupée aux articulations de caoutchouc. Tiens-moi, tords-moi, étire-moi. Il la martelait et faisait battre son pouls entre ses tempes, ses côtes, ses cuisses. Elle était son instrument de musique, docile et se dérobant sans cesse.
  L’averse redoublait dehors. Derrière les rideaux tirés, les graviers prenaient une teinte d’encre, le vent hérissait les branches des peupliers. Dans les rues, on agitait des banderoles levées très haut, des slogans peints à la bombe sur des draps déchirés sortis de vieilles armoires en chêne ou de containers à tissus. La pluie diluait la teinture rouge des lettres et les filles-filles et les filles-garçons qui ouvraient le cortège passaient dessous pour en palper le coton détrempé, en badigeonnaient leurs visages et leurs torses nus. [...]

(La fin du désir, Extrait)

Fille au scalpel


Pour Cilda

Il y a un mal contre lequel l’opium est souverain et ce mal s’appelle l’Angoisse.
Antonin Artaud









   La nuit, je rêve que ma peau et mes cheveux sont empoisonnés. Je rêve que ma langue pourrit doucement dans ma bouche comme un cadavre d’animal au fond d’une caverne. Je rêve de mes poumons et de mon estomac, semblables à des outres remplies de vent chaud. Mon sang enflammé par l’alcool et les médicaments roule dans mes veines en crépitant et, quand je me réveille en sursaut, les guirlandes de fanions multicolores tendues en travers de la rue, sous ma fenêtre ouverte, claquent avec un bruit d’os. Rien ne me protège du dehors. Les draps s’entortillent autour de mes chevilles, trempés de sueur. Je cherche une présence à tâtons, un corps d’homme paisible et dense auquel m’accrocher. J’ai si peur de mourir. La plupart du temps, l’autre moitié du lit est froide car les amants partent avant mon réveil, chassés par mes cauchemars.
  Chaque matin, je me maquille avant de partir au travail. L’eye-liner en trait épais étiré jusqu’aux tempes, le crayon à sourcils en hachures estompées du bout de l’index. Pas de fond de teint ni de rouge. J’ai la peau mate et sans défauts, le nez fin, une cascade de boucles sombres qui jaillit du sommet de mon crâne et m’enveloppe jusqu’aux épaules. Dans la rue, dans le métro, les hommes s’électrisent à mon approche. Ils me croient belle et je leur en suis reconnaissante car ce qu’ils voient n’est en réalité qu’une silhouette simplifiée : une suite de pleins et de déliés souples tracés à l’encre de Chine. Dans les bons jours, lorsque j’ai la force de passer cinq minutes de plus sous le néon grésillant de ma salle de bains tapissée de moquette marron, je peux ressembler à un croquis de mode, à une princesse juive anorexique, à une adolescente berbère juchée sur de hauts talons. Assise sur le strapontin près de la porte coulissante, je regarde d’un œil distrait les stations qui défilent − le miroitement des carreaux de céramique à facettes, les panneaux publicitaires qui m’invitent à partir à Prague ou à me sentir singulière, dans cette voiture bondée qui pue la sueur, à neuf heures du matin. Quand je descends à Grenelle, il y a toujours un passager pour me suivre du regard. Je lui souris depuis le quai, stupéfaite que ni lui ni aucun autre n’ait remarqué l’odeur qui m’accompagne. Ce parfum fade et sucré de la chair en putréfaction.
  Dans l’immeuble de bureaux où je travaille, l’open space en sous-sol a été rebaptisé « le caveau ». Des fougères s’y épanouissent sous le halo permanent des néons. De longues tables en stratifié blanc reflètent les mouvements de nos mains sur nos claviers.  [...]  


(Fille au scalpel, Extrait)